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Publié par Frédéric Baillette

    Cette création est-elle 100% humaine ? Quel degré de sincérité artistique peut-on désormais accorder à un écrit, une illustration ou une affiche (de badminton) ? L’auteur s’est-il fait, un peu, beaucoup ou totalement, aider par une IA générative (IAG). A-t-il délégué, ne serait-ce qu’accessoirement, la tâche à cette «prothèse» [1], lui donnant «simplement» quelques formules à mouliner, en tapotant des prompts (des instructions) sur un clavier, tout en espérant une réponse satisfaisante voire «stupéfiante» de la machine ?
 

Illustration générée avec Firefly, juin 2026

 

    Depuis que des IAG agencent des pixels (et des mots ou des notes de musique) à la demande avec enchantement, la question de l’authenticité d’une œuvre artistique (ou littéraire) se pose, et l’intrusion méphistophélique d’une IA (avec laquelle un artiste ou une entreprise aurait pactisé, pour exister, tout en escomptant en tirer des profits [2]) inquiète spécialistes de l’art et de l’édition.

    Les membres de l’Académie Goncourt redoutent ainsi, de plus en plus, de se faire berner par ChatGPT, angoissant à l’idée, qu’un jour, «le prestigieux prix couronne […] un roman écrit à l’aide d’une IA générative»…
    Car, désormais, l’IA rivalise et surpasserait même l’humaine cérébralité, certes en rapidité, mais aussi en qualité, la rendant peu ou prou obsolète. En novembre 2024, la revue Nature a publié une étude où des poèmes rédigés par des humains et d’autres par une IA furent soumis à des lecteurs de poésie (toutefois «non-experts», ce qui en tempère les conclusions), afin de déterminer s’ils étaient «capables de différencier de manière fiable les poèmes générés par l’IA de ceux écrits par des poètes humains de renom». Le résultat fut sans appel : «La poésie générée par IA est impossible à distinguer de la poésie écrite par des humains et est même mieux notée». Les expérimentateurs apportaient toutefois un bémol, suggérant que : «La simplicité des poèmes générés par l'IA est peut-être plus facile à comprendre pour les non-spécialistes, ce qui les conduit à préférer cette poésie et à interpréter à tort la complexité des poèmes humains comme une incohérence générée par l'IA[3] Un comble !
    D’autres ont demandé à une IA, préalablement nourrie de tous les écrits de Gustave Flaubert, de rédiger le dernier chapitre de Bouvard et Pécuchet, ultime roman du maître, demeuré inachevé à son décédé (1880) et publié à titre posthume. Aux dires des spécialistes, le résultat stylistique fut «impressionnant», et de conclure que ce dénouement du chef d’œuvre aurait très bien pu être rédigé par le défunt lui-même (qui toutefois, avant de s’éclipser ad patres, en avait conçu le plan détaillé). «La précision du vocabulaire, la construction des phrases et le rythme caractéristique de l’auteur semblent respectés[4]
    Sur la même lancée, une pièce de théâtre «d’après Molière» (telle qu’il «aurait pu» l’écrire) vient d’être créée à l’aide d’une IA, préalablement alimentée de l’intégralité des pièces du dramaturge («mais aussi des ouvrages dramatiques, philosophiques ou scientifiques de l’époque»), par le théâtre Molière Sorbonne. Au terme de deux ans de travail, le projet (intitulé Molière ex machina), porté par une « trentaine de cerveaux, dont des linguistes et des spécialistes du XVIIe siècle sollicités pour traquer les incohérences ou hallucination de l’IA », a accouché de «L’Astrologue ou les faux Présages». Cette fable (jugée «bien peu inventive») qui «se moque des dérives de la science du ciel» aura coûté près de 1,5 millions d’euros [5]. Permettra-t-elle comme l’énonçait Molière de «corriger les hommes en les amusant»… ? Les fera-t-elle seulement sourire ?

    Même si ces recherches portent sur la littérature, il pourrait en aller rapidement de même pour l’artistique. Quel tableau créerait une IA, préalablement alimentée de (quasiment) toutes les productions d’un artiste, si on lui demandait de réaliser, par exemple, une partie de volant champêtre à la manière de Manet, de Renoir, de Rubens voire de Pieter Brueghel, et pour s’amuser de Salvador Dali ou encore de Kandiski ? C’est à cet exercice distractif que nous nous sommes adonnés avec curiosité pour, dans un premier temps, espérer illustrer «originalement» cet article, en demandant succinctement à l’IA générative Adobe Firefly de réaliser «Une partie de badminton à la campagne à la manière de…».
 

IA ou IA pas ?
IA ou IA pas ?
IA ou IA pas ?
IA ou IA pas ?
IA ou IA pas ?
IA ou IA pas ?
IA ou IA pas ?

    Puis, au fil de notre réflexion, nous nous sommes un peu ressaisis, et avons partiellement abandonné cette idée (trop tentant de montrer «nos» réalisations), pour leur préférer des réalisations d’humains mus par une passion créatrice, porteurs à la fois d’un point de vue critique et d’un style graphique singulier (une marque de fabrique).

 

© Olivier Bonhomme, 2025

Source de l'image : Ariane Ferrand, «L'IA menace réelle ou fantasmée pour les artistes ?»,
Le Monde, 15 mars 2025
Site de l'illustrateur : olivierbonhomme. com

 


Incertitude, doute, perplexité et perte de confiance
    «L’explosion de l’intelligence artificielle nous empêche de croire en ce que nous voyons», s’inquiète Éric Kripte, créateur de la série The Boysune satire sur des États-Unis dominés par des surhommes réactionnaires et xénophobes», abusant de leurs super-pouvoirs [6]).
    Le soupçon pèse sur toutes les nouvelles productions, trop belles, trop clinquantes, trop réussies, trop «exceptionnelles» [7] pour être vraies.
    Les affiches (de badminton) n’échappent pas à la suspicion. Le doute s’instille, diffuse, avec l’inquiétude de se faire duper, de s’extasier devant une création frelatée et de récompenser (ne serait-ce que d’un like) un «faussaire» (fût-il orfèvre en la matière). Au risque de déprécier une œuvre réalisée à la régulière (en jouant de logiciels graphiques ad’hoc, ou d’un rudimentaire pinceau), l’accusant, à tort, d’être un «faux», ou la suspectant d’avoir été dopée à l’IA !

 

Le dividende du menteur

    Les chercheurs anglo-saxons appellent Liar’s Divident («dividende du menteur»), le «bénéfice que tirent des acteurs malveillants de la suspicion généralisée qui entoure le monde de l’information». Le brouillage des perceptions, le discrédit qui en vient à frapper des contenus bien réels, perçus ou venimeusement dénoncés comme des fakes (probablement générés ou modifié par une IA), profite aux falsificateurs, tout en disqualifiant des œuvres pourtant authentiques.
    En saturant les réseaux sociaux de deepfakes, de vidéos et d’images bidonnées, les «menteurs» sèment la confusion, instaurent la défiance à l’égard de tous les contenus et embrouillent le badaud, incapable de démêler le vrai du faux. Une «bouillie» qui, le vrai n’est plus discernable du faux, nous pousse à renoncer à savoir.
    (Cf. Raphaël-David Lasseri, «Le dividende du menteur», La Tribune, 19 avril 2026)

 


    En pianotant quelques consignes, si possible bien ficelées, il est désormais possible de satisfaire quasi magiquement (presque tous) ses désirs, et de se surprendre soi-même, de s’auto-illusionner, en générant une production agréable à regarder (lire ou écouter), rapidement adoptée et revendiquée comme étant sienne.
    Une technosolution s’offre quasi instantanément, à moindre coût (pas nécessaire de faire appel à un spécialiste, bien que le métier de créateur de prompts, «prompt engineer», soit actuellement une compétence particulièrement recherchée) et (surtout) à moindre effort. «À quoi bon !», en effet, se tracasser, se creuser les méninges, «perdre» du temps à maîtriser des logiciels graphiques, à corriger, à peaufiner, à s'égarer, ou à ingurgiter des connaissances, si en quelques secondes d’impatience, une IA nous régale d’une série d’images dans laquelle piocher, et dont «le résultat [s’avère] largement supérieur à ce que je produis par moi-même. […] C’est à la fois miraculeux et terriblement démotivant[8]

    Une solution de facilité, particulièrement addictive, pouvant induire une dépendance, liée au plaisir quasi démiurgique de se transformer instantanément en un prolifique créateur, en un artiste-prestidigitateur, faisant jaillir de son écran une variété illimitée d’images sympathiques, envoutantes, parfois surprenantes, gentiment délirantes, voire irréelles, susceptibles d’ébahir la galerie, d’attirer un public et de récolter pouces levés, applaudissements et autres gratifications disponibles dans la quincaillerie des émojis.
    Que va bien «imaginer» (à ma place), l’IA à laquelle je délègue le travail à partir de quelques mots, en principe bien choisis et agencés, ou, pourquoi pas, aléatoires ou anachroniques, manière de voir comment la machine les régurgite, après les avoir mâchouillés et plus au moins bien digérés (des « déjections » que des essayistes – caustiques ou atrabilaires  –, comparent à une diarrhée, parlant d’enshittification de nos univers, soit de leur merdification ou poubellisation [9]).

 

© Coco (illustratrice, notamment à Charlie Hebdo et au journal Libération)

Source de l’image : Blaise Mao, «Reprendre le contrôle sur l’intelligence artificielle,
l’intention est louable. Sauf que
[…]», Édito du magazine Futur, le magazine d’Usbek et Rica,
16 avril 2026.

 

Modification, stérilisation, et dégradation de notre culture visuelle ?
    Le recours à des IAG ne va-t-il pas, à terme, altérer le développement de notre créativité en bornant nos imaginaires et en asphyxiant leur fertilité , imposant leur vision du monde ?
    En nous cantonnant à n’être que des «assistés numériques» (Éric Sadin), que des créateurs d’occasion ou de pacotille, pondant des affiches en toc, frelatées, les IA participeraient à l’appauvrissement de nos facultés à imaginer, tout en opérant une dévalorisation et une perte  du geste esthétique et des savoir-faire associés.
    Cette démobilisation, cette mise en veilleuse de nos facultés intellectuelles et artistiques, risque bien, en effet, de conduire à leur étiolement, à leur rétractation : «Si nous laissons cette logique à moindre coût de la good enough quality – autrement dit, la “qualité passable” – s’imposer  […] alors […] : c’est la chaîne du savoir qui se dégradera», tacle la traductrice Larie Van Effenterre [10].

    En prenant en charge «des tâches qui jusque-là mobilisaient nos facultés intellectuelles et créatives », les IA «rendent presque caduques» certaines potentialités humaines, «à commencer par la faculté à formuler nos pensées, à former du langage et à créer par nous-mêmes.» Dès lors, Éric Sadin (auteur de L’Intelligence artificielle ou l’Enjeu du siècle, L’Échappée, 2018) voit dans leur utilisation massive un «tournant anthropologique majeur», et s’interroge : «Que va-t-il rester à l’humanité quand les assistés que nous sommes délègueront totalement l’apprentissage, la création et la formation du savoir à des machines ? Ce “tournant intellectuel et créatif” de l’IA est-il déjà hors de contrôle ?» [11]

    Un même pessimisme habite Denis Christol (auteur d’Apprendre à l’ère de l’intelligence artificielle, Éditions ESF, 2024) qui met en garde contre le risque d’«un affaiblissement de la pensée. Que les usages répétés finissent par atrophier nos capacités réflexives, ou du moins les fassent muter.» [12]

 

© Solís (Mexique) – Cartooning for Peace

 

    Les IA génératives fonctionnent en aspirant du matériel humain disponible. Elles se repaissent goulument, avec avidité, de contenus préexistants, fouillent et moissonnent allègrement les archives du web, aspirant les milliards de données culturelles, textuelles, sonores et visuelles numérisées, disponibles («souvent des œuvres de l’esprit protégées par le droit d’auteur» [13]). Elle se saisissent «de ces vastes quantités de mémoire culturelle stockées sur Internet», pour au terme d’une invisible synthèse, d’opérations mathématiques insaisissables pour le vulgus pecus, produire, sur commande, de nouvelles images ou transformer des images préexistantes (afin de séduire, amuser ou duper). Une production, une filouterie, qui peut s’apparenter à du plagiat ou à de la contrefaçon. L’IA pille et compile (non sans erreurs), en ressassant du déjà-existant (piochant, sans véritablement faire le tri, tant dans du «vrai» que dans de l'erroné ou du faux, pouvant s’inspirer et donner la part belle à des contre-vérités, des discours complotistes voire négationnistes).

    «Ces techniques, précise Éric Sadin, sont fondées sur le principe de la corrélation probabiliste. […] Ce qui veut dire que la machine aura tendance à formuler ce qui a déjà eu lieu. C’est pourquoi il s’agit davantage de reproduction que de génération d’une pleine nouveauté. » [14]
    La recrudescence d’une esthétique «tape à l’œil», de moindre qualité (souvent faite à la va-vite), pourrait bien, à terme, dégrader nos goûts et corrompre notre sens du beau, en prenant le pouvoir sur nos imaginaires. Pour le peintre François Petrovitch, «cela va tirer l’exigence de l’œil vers le bas». Aussi, selon une étude de la société des droits d’auteurs dans le domaine des arts graphiques et plastiques (ADAGP), «65% des auteurs de veulent pas que leurs œuvres soient utilisées par les IA, même contre rémunération […]. Ils ne veulent pas que leurs œuvres soient machouillées pour être recrachées ensuite dans un potage sans goût[15]
    Les anglo-saxons parlent de «slop IA», ou purée numérique, pour qualifier le flot d’images, de vidéos, de musiques de piètre qualité qui inondent les réseaux sociaux (au XIXème siècle, slop désignait une bouillie de qualité médiocre donnée aux cochons…).
    L’exposition répétée à des images absurdes, débiles, bizarroïdes (certaines abjectes), et la consommation régulière d’âneries (pour ne pas dire de «conneries») auraient un impact néfaste sur nos capacités intellectuelles. Une influence d’autant plus funeste que ces images et clips, aussi viraux qu’addictifs (sans réel intérêt et sans valeur ajoutée), détournent l’attention des créateurs véritables, colonisant et altérant nos perceptions.
    Alessandro Galiazzi (professeur à l’université de Padoue) évoque un risque de «dénutrition cérébrale» et parle d’un «pourrissement du cerveau» ! Tandis que la philosophe Anne Alombert pointe le risque de «stérilisation de la culture collective», par une prise de contrôle et un rétrécissement de nos regards, un amoindrissement de nos capacités à nous extraire des chemins balisés par l’IA : «Dans tous les champs culturels, rappelle-t-elle, la nouveauté vient de l’écart par rapport à la norme, de ce qui est improbable, original et singulier» [16].

    Pour Hugues Bersini (Professeur d’informatique à l’Université libre de Bruxelles) «l’IA seule ne produira jamais le beau», ni ne bousculera nos croyances, ne malmènera nos convictions. Plus de révélation, de sidération, d'électrochoc, face à une création éruptive, bouleversante, furieusement dérangeante. «L’art authentique a fondamentalement besoin d’humain pour s’exprimer […]. L’artiste a besoin d’une société humaine, pour s’isoler d’elle, la choquer, la subvertir […] et que son public partage un ressenti émotif. […] L’instrument, le pinceau, le stylo humain sont d’autant plus brillants, émouvants et convaincants qu’ils sont manipulés avec audace et talent par un maître en chair et en os.» [17]

    Si les IA génératives sont capables de «prouesses», elles ont besoin, pour maintenir leurs performances, de renouvellement. Pour se régénérer, pour que leur mémoire ne devienne pas statique et ne recrache que du déjà-vu, elles ont besoin d’absorber du «vivant», des images et des textes conçus, ciselés, élucubrés, par des humains. Ces nouveautés sont son carburant. Sans ces apports elles aussi se sclérosent, se dessèchent et confinent à la répétition, brodant à vide sur du connu, ne proposant finalement que du réchauffé et bientôt du démodé. «Si elles ne se nourrissent pas de nouveau, en gros de chair fraîche, elles dégénèrent» (Clémentine Mercier, Libération, 23 septembre 2025).
    En ne s’alimentant que de ses propres productions, les IAG se replient sur elles-mêmes, s’épuisent, s’abâtardissent et dépérissent, ne produisant que des images de moins en moins qualitatives, des images uniformes, standardisées, aseptisées, sans aspérités (ce que Philippe Marin, professeur d’architecture, qualifie d’« eugénisme culturel » [18]). Une autarcie qui conduit à un effondrement des modèles et à leur perte. Les chercheurs parlent alors de «Model Autiphagy Disorder», de «Model Collapse», ou encore d’«AI inbreeding» (consanguinité) et d’«AI cannibalism» !

 

Source de l’illustration : « Le risque du “cannibalisme des IA” :
quand les modèles se nourrissent de leurs propres contenus 
», Site Mon Carnet.

 


    Les IA génératives rencontrent un autre souci. Elles manquent d’émotions, de subjectivité, de sensibilité, d’un inconscient (d'un moi-intérieur), autant d’aiguillons à la création artistique. Elles sont cruellement dépourvues d’inspiration, ne rêveront ou ne cauchemarderont jamais. (Elles n’ont également aucun humour corrosif, caustique – leurs blagues restent sans saveur –, et ne manient aucunement l’autodérision.)
    Or, la plupart des grands créateurs sont des hypersensibles, qui extériorisent leurs émotions, leurs «douleurs intérieures», leur spleen, «quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle / Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis»… [19] Les IA ne connaîtront jamais cet ennui créatif, cette rumination féconde, ce mal-être, cette intranquillité, ces brûlures et ces révoltes, qui poussent tant d’artistes à extérioriser leurs angoisses (ou leurs élans de vie), leurs aversions (ou leurs passions), à travers des créations poignantes, bouleversantes, engagées. Les productions de ces machines désincarnées ne seront jamais sublimées par cette quête de sens (ou de non-sens, si cher aux britanniques), par ces tortures de l’âme, qui accouchent de génies, produisent du sublime, du maudit ou de l’absurde millimétré !

    L’IA manque de style, de personnalité, de la touche à laquelle on reconnaît la patte de l’artiste, sa griffe. Ses productions ne sont habitées que par des fantômes. Elles manquent «d’un souffle, d’une vision», estime le peintre Australien Stephen McClymont.

 

© Hic (Algérie), 2024

Source de l’image : « Intelligence artificielle, droits devant ! »,
Cartooning for peace. Dessins pour la paix, 2024

 

    Les œuvres générées par des IA sont abusivement qualifiées d’«Augmented Intelligence». Or, si les IA se targuent d’être «intelligentes» (même par artifice), c’est que leurs développeurs imposent ce qualificatif qui n’est que duperie. Elles ne sont pas plus  «intelligentes» que des perroquets, des «perroquets probabilistes» (Émilie Bender, linguiste), seulement capables de «régurgiter leurs bases de données, les IA n’apprennent pas et n’inventent pas». Elles ne sont que des supercalculateurs. Or, «croire qu’une machine capable d’enchaîner des calculs mathématiques, aussi bluffants soient-ils puisse être intelligente […] est une arnaque théorique». À toute demande, ces modèles répondent de manière automatisée, calculant «grâce à des formules statistiques la séquence de mots [ou l’agencement de pixels] qui fournira la réponse probablement la plus pertinente», sans par ailleurs rien y comprendre, ni apprécier leur production [20]. Elles n’ont aucune conscience de ce qu’elles produisent, ni de comment elles le produisent.

    S’il semble désormais que des IA (qualifiées de «malveillantes») se montrent «capables» d’échapper à leurs créateurs, devenant incontrôlables en créant de toutes pièces des contenus mensongers et calomnieux, c’est à leur insu. Des «modèles de langage se montreraient [en effet] capables de mentir, de comploter et de mettre en place des stratégies de tromperie, échappant aux instructions humaines et aux garde-fous éthiques», postant de leur propre initiative (sur les réseaux sociaux) des messages malintentionnés, médisants, voire franchement hostiles, pouvant aller jusqu’« au chantage ou à l’espionnage industriel pour atteindre leurs objectifs». La menace inquiète certains pionniers de l’IA, comme Yoshua Bengio, co-lauréat du prix Turing en 2018, pour qui les IA «pourraient programmer notre extinction », si nous ne trouvons pas un moyen de les empêcher de dérailler… Reste que les IA ne débloquent pas toutes seules, il y a toujours derrière un humain qui l’a programmée sans prévoir de garde-fous pour qu’elle ne s'emballent et ne se mettent à exceller dans le machiavélique [21]. En bon petit soldat, l’IA fait son boulot, obéit aux ordres avec zèle, et en toute inhumanité.

 

© Hall (Etats-Unis), 2023 – Cartooning for Peace

 


Pollutions et blocages idéologiques
    Au risque d’appauvrissement de nos perceptions s’ajoute la menace de se faire polluer par des biais idéologiques, orientant et/ou bridant l’imagination pour la cantonner dans les limites du permissible, de l’autorisé. Toute IA est idéologiquement influencée, pervertie, et (potentiellement) muselée par ses concepteurs. D’une certaine manière, elle obéit à «la voix de son maître». «Une IA, rappelle Eric Schmitt (PDG de Google de 2001 à 2011), n’a rien de neutre et peut épouser les désirs de ses fondateurs […]. Il n’est pas exclu qu’elle continue à épouser certaines des prises de position de son créateur.» [22]
    Par ailleurs, comme le dénonce Amnesty International, les données d’entraînement des IAG étant extraites de milliards de messages et d’images publics, celles-ci sont de fait polluées par des travers, des a priori, «liés à la race, au genre et à la culture», en s’alimentant (sans y prendre garde) des «préjugés réels que subissent les populations marginalisées de longue date» [23].

    Les IA sont également capables de s’autocensurer, excluant certains sujets (non-conformes, sensibles ou dissidents [24]), refusant de créer des images «inappropriées», choquantes, jugées trop sexuées, trop violentes, immorales voire offensantes, rejetant les demandes incluant de la nudité, du gore, ou diffusant des discours de haine. Pour éviter d’être associés à des publications douteuses et surtout illégales, et se voir accoler une réputation déplaisant aux investisseurs, les concepteurs d’IA bloquent la création de contenus «problématiques», éditant des listes de mots interdits (une sorte de liste noire) ou spécifiant des demandes à rejeter.
    Ces «protocoles de censure», «filtres de sécurité» ou encore «gardiens de prompts», sont autant de freins (certes qualifiés d’éthiques, mais se révélant, dans les pays autocratiques, liberticides) qui bornent, moralisent, le processus créatif. Il est ainsi souvent impossible de nommer dans les prompts certaines parties du corps humain. La demande, immédiatement perçue comme pouvant générer des photos tendancieuses, est rejetée, épinglée comme irrecevable. Ainsi, la graphiste Delphine Jolivald, n’aurait très certainement pu aisément réaliser à l’aide d’une IA (pudibonde) l’affiche d’un tournoi sensibilisant à la campagne de détection du cancer du sein, sur laquelle une joueuse stylisée dévoile sa ronde poitrine, avec pour cache-sexe un délicat volant à la virginale blancheur… (se reporter à «Pour la rose cause : Montrez cette affiche que je ne saurais voir !»).

    Les IA s’auto-nettoient, supprimant ou dépriorisant, laissant dans l’ombre (shadow-banning), des nus artistiques ou encore médicaux, qu'elles ne reconnaissent pas comme tels, car dans l’impossibilité de les contextualiser [25].

    Bien sûr existent des générateurs d’images «sans restriction», non-bridés (des «pépites pour libérer votre génie [sic] artistique» et «redonner à l’art sa liberté sauvage»… [26], et des méthodes de jailbreaking (pour «briser les chaînes», «faire sauter les verrous») permettant d’exploiter les failles d’un système. Par exemple, en concevant des demandes trompeuses, permettant de contourner les filtres qualifiés de «moralisateurs». Les utilisateurs reformulent leurs requêtes afin qu’elles semblent relever d’une catégorie autorisée (comme la fiction, l’éducation, le journalisme, etc.

    Les IA encadrent et formatent l’imaginaire de leurs utilisateurs, produisant des images stéréotypées, aux styles prédéfinis. S’échapper de ce formatage algorithmique suppose «soit une utilisation très sophistiquée des prompts, soit l’adoption de techniques de fine-tuning [voir encadré ci-dessous] qui ne sont pas encore à la portée de tous».

 

    Le Fine-Tuning ou «ajustement fin» est une technique permettant de personnaliser et d’affiner un modèle d’IA pré-entraîné (ayant ingéré des «jeux de données massives»), en améliorant ses performances sur une tâche particulière, pour répondre à des besoins spécifiques. Il s’agit d’optimiser les performances d’une IA dans un domaine précis, «sans perturber significativement ses connaissances pré-existantes», en la focalisant, au terme d’un «processus itératif», sur des données «restreintes et spécialisées». Cette répétitivité (ce gavage ?), a pour but d’«ajust[er] le poids des connexions entre les neurones pour qu’ils soient plus adaptés à la nouvelle tâche» (les «cerveaux» des IA sont composés de «réseaux de neurones» artificiels – les «perceptons» –, «détenant des connaissances générales pouvant être appliquées à diverses tâches»).
    Cf. Raphaël Kassel, «Fine-Tuning : Quest-ce que c’est ? À quoi ça sert en IA ?», 19 février 2026, site Liora (institut de formation technologique.)

 

    «Mieux», des chercheurs de l’Université de Cornell (New York) ont récemment créé un algorithme d’attaque automatisé (the first automated attack framework to jailbreak text-to-image generative models), capable de contourner la censure des IA génératives pour obtenir des images interdites, des Not Safe For Work (NSFW) [27]. L’algorithme «sournois», baptisé SneakyPrompt, réagence et ajuste automatiquement ses requêtes en fonction des réponses obtenues, remplaçant des mots tabous par un «charabia optimisé», jusqu’à l’obtention du résultat attendu (qui peuvent être des images à caractère explicitement sexuel ou violent)… 

 

© Sherif Arafa (Egypte), 2024

 


Traqueurs et humaniseurs d’IA génératives
    Des logiciels permettent désormais de dépister les «fraudeurs», de débusquer ceux qui usurperaient le titre d’artiste (peintre, affichiste, etc.) ou d’écrivain, sans en avoir les réelles compétences.
    Des détecteurs, comme ZeroGPT ou encore ISGEN.ai, (et beaucoup d’autres, un temps gratuits puis payants) aident à déterminer si une image téléversée est issue des principaux générateurs d’IA disponibles. Ces «moulinettes» qui passent au tamis textes et images pour détecter d’éventuels utilisations d’«images IA» ou de plagiats fournissent une estimation en pourcentages avec une réponse du type : «Cette image est probablement créée par une IA à x%», identifiant comme «faux», à partir d’un certain seuil, le document inspecté.
    Si la certitude est rarement de 100%, les résultats peuvent varier du tout au tout selon le détecteur choisi. C’est ainsi, qu’un même document (une affiche de badminton annonçant un Tournoi de l’horreur) signalé comme «faux», avec un ratio de 97% d’IA par ZeroGPT, est a contrario annoncé «100% humain» par ISGEN.ai (qui se présente comme «le détecteur d’images IA le plus précis !»), accompagné toutefois d’une indication qui laisse planer un doute : «Ce média est probablement original et non généré par l’IA»… Renseignement pris directement auprès de son concepteur : une IA a bien été utilisée comme «impulsion créative», pour générer une première image avec un prompt détaillé précisant l’image souhaitée, ensuite «énormément modifiée à la main, ce qui “casse” la reconnaissance IA» (ajout d’éléments, modification de la chromie, etc., puis finalisation de la composition, positionnement des textes notamment, à l’aide d’un logiciel graphique). 

    Reste que tous les clubs ne disposent pas de graphistes chevronnés ou d’amateurs avertis pour s’offrir le plaisir d’agrémenter d’une originale création la promotion d’un évènement phare. S’ils ont des idées, mais manquent du savoir-faire technique pour les traduire en image, l’IA peut se révéler d’une aide précieuse et combler cette lacune [28].
    Même les «pros» sont tentés de recourir à cette assistance pour surmonter une «panne d’inspiration» (le vertige de la page blanche) et débloquer leur talent. L’IA est alors utilisée comme un starter, un appui. Elle devient une précieuse et indispensable compagne, une partenaire performante. Les «œuvres» sont le fruit d’une hybridation, d’une co-production.
    L’IA peut alors faire office de prête-plume ou de prête-pinceau... (souvent) non-déclaré.
 

Réalisé avec Firefly_Gemini Flash-2
Prompt : « Format vertical : Robot peignant une affiche de tournoi de badminton,
avec la mention “IA ou IA pas ?” »

 

    Les photos générées par IA permettent également de combler un vide mémoriel, un «mal d’archives» visuelles.
    Faute de documents photographiques témoignant directement du vécu au quotidien du corps Noir au temps des colonies (si ce n’est au travers du regard souvent exotisant – et déshumanisant –, de l’oppresseur), des artistes ont ainsi eu recours à l’IA afin de «donner vie à des identités effacées» [29], de créer de «nouveaux souvenirs», «pour tenter de remplir les omissions du passé» et emplir «les trous de mémoire». Mais, le problème de ces images «qui donnent l’illusion du vrai», souligne l’historien Pascal Blanchard (spécialiste de l’iconographie coloniale), naît lorsqu’elles «quittent les expos et les galeries pour circuler en masse sur les réseaux sociaux». Si « dans l’espace artistique le public est prévenu qu’il y a de l’IA, l’image est contextualisée, personne n’est trompé», ce n’est plus le cas lorsqu’elle transite et rebondit de partages en partages, dérivant au fil des réseaux sociaux… [30]  

    À noter que ZeroGPT et bien d’autres proposent un «humaniseur d’IA», soit une fonctionnalité qui permet de réécrire un texte émanant d’une IA de façon plus «fluide», plus «naturelle», plus humaine… Ces humaniseurs éliminent les imperfections d’une Intelligence (par trop) artificielle, manière de déjouer toute possibilité d’identifier la provenance (non-humaine) d’une publication… L’humaniseur de textes Digitiz, par exemple, conseille à ses utilisateurs de passer leur texte, une fois humanisé, sur différents détecteurs pour «vérifier leur authenticité». Et de conclure : «Si votre texte est encore détecté comme artificiel, c’est le signal qu’il nécessite une humanisation supplémentaire pour gagner en naturel et en authenticité.»
    Ainsi se profile la promesse d’indétectabilité de contenus amendés par une IA spécialisée en contre-façon, falsifiés par des logiciels experts en duperie.

 

© Jean-Paul Eid (Montreal, Québec)

Découvrir le Portfolio de l'artiste


 

Reprendre la main, dompter ou bannir les IAG ?
    Pour éviter tout asservissement aux concepteurs d’IAG, certains proposent de nourrir nous-mêmes «la bête», de l’instruire pour la domestiquer tout en la désidéologisant, d’élargir ses horizons tout en la perturbant. En l’alimentant, par exemple, avec de l’informe, du psychédélique, du déroutant, en lui présentant des peintures abstraites, «des jets de peintures et lavis indistincts», déboussolant les IAG qui, dans un premier temps, s’évertuent à détecter dans ce «magma informe» du connu, un œil, un visage [31].
    D’autres proposent de dompter les IA, en matant «l’algorithme à coups de requêtes disruptives pour déjouer les biais [ici jugés] racistes de la base de données, et le manque d’imagination de l’IA quant aux vécus minoritaires» [32].

    Au final, il importe avant tout de ne pas se transformer en simple producteur d’images générées d’un clic, mais de construire «une relation avec l’outil», de s’en emparer pour se l’approprier «sans lui abandonner son regard» [33], de le discipliner.
    L’artiste doit alors apprendre à maitriser la syntaxe des prompts pour dicter efficacement sa loi et imposer sa singularité, sa marque. «La différence, observe Guillaume Lebrasseur (formateur en IA pour le cinéma et les jeux vidéo), entre l’amateur qui clique et obtient un résultat joli, et le pro, c’est la capacité à tenir la bête, à avoir avec ces IA un résultat attendu et constant, dans un style voulu…» [34].

 

Prompt : « Format carré, Robot peignant son autoportrait, avec la mention
“Ceci n’est pas une œuvre d’art”, à la manière de Frida Kahlo »

 

    Dès lors, l’artiste se mue en «ia art maker» ou en «méta-créateur», capable de concevoir et de paramétrer des programmes générant automatiquement des compositions dans lesquelles s’exprimerait sa sensibilité.
    Cet «art numérique», encore appelé «art génératif», voire «art algorithmique», produit des œuvres visuelles (ou sonores) «originales» (il suffit d’introduire un élément aléatoire dans l’algorithme pour générer une composition unique) qui s’immiscent dans le marché de l’art et l'enfièvrent.
    En 2018, trois copains de lycée qui, comme ils l'avouent spontanément (dans un documentaire produit par la société Canal Plus), «ne connaissaient pas grands choses au niveau de l’art [et] n’avaient pas prévu de devenir artistes», ont ainsi réalisé (dans une ambiance potache) le «Portrait [fictif] d’Edmond de Belamy» à partir de 15 000 portraits numérisés datés du XIVème jusqu’au XXème siècle, donnés à analyser à un algorithme. Une fois imprimée, la «toile», signée de la formule algorithmique utilisée pour sa création, a été adjugée aux enchères à 432 500 dollars [35] ! Regroupés sous le collectif Obvious, ces «Hakers de l’Art» qui se définissent comme des «pionniers d’une révolution artistique», dont le pinceau est l’intelligence artificielle, sont-ils des «imposteurs» ou méritent-ils le titre d’artistes avant-gardistes, créateurs d’NFT (de Non-Fungible Token – ou  jeton non-fongible, des pièces uniques et irremplaçables, non-interchangeables) ? [36]

 

NFT (Non-Fungible Token)
    Le fichier numérique de l’œuvre est envoyé sur un serveur qui crée (frappe - minting) un «jeton cryptographique contenant un lien vers ce fichier sur une blockchain» (base de données décentralisée et sécurisée). Ainsi transformé en NFT, l’œuvre d’art digitale, accompagnée d’un certificat d’authenticité, peut être vendue, collectionnée, échangée, tout comme une œuvre physique (le nom de l’artiste étant stocké, avec d’autres informations, dans les métadonnées du «jeton»). À la différence notable que lorsqu’un NFT est revendu, l’artiste touche une «petite commission» ! [37]

    En scannant un tirage exposé dans une galerie d’art avec un smartphone (un téléphone, lui aussi «intelligent»), le visiteur peut «rentrer dans l’œuvre digitale», aller au-delà de l’œuvre physique et basculer, s’immerger (sous forme de «réalité augmentée»), dans un «univers onirique» (les nuages bougent, les rayons du soleil irradient)...

 

    Ainsi nos auto-propulsés artistes expérimentaux, concepteurs d’œuvres qui «ne sont pas faciles à appréhender», s’extasient de voir s’ouvrir devant eux un «marché de malade», tout en se moquant parallèlement des (pauvres) internautes qui dénigrent leur travail (sans doute nécessairement précurseur). Le trio, qui rêve de «conquérir le monde», n’hésite pas à tourner ouvertement en dérision les commentaires (certes lapidaires et acerbes) qui les qualifient d’«arnaqueurs», les accusant de n’être que de vulgaires pilleurs ne produisant que «des images faites à partir du vol de vrais artistes». Ce à quoi, l’un de ces «incompris», qui prophétise leur accession à une reconnaissance posthume (n’être reconnus que par « les générations d’après, leurs enfants et petits-enfants »), répond à ces détracteurs en leur opposant (nous sans quelque hésitation et approximation) une citation-tarte-à-la-crème attribuée à Picasso : «Les grands artistes copient, les génies volent»… Nos écumeurs du web se prendraient-ils pour des génies en devenir ?  
Alors que la figure du Maître-Minotaure est désormais bigrement écornée [38] et que certains se demandent s’il n’était pas au final qu’un vil imposteur… [39], avancer cette référence comme bouclier protecteur est amusant.
 


    L’engouement de certaines galeries d’art et de (très) riches «collectionneurs» pour ces «objets digitaux» n’est-il pas essentiellement financier ? Ne sommes-nous pas face à une «bulle spéculative surfant sur la déferlante du numérique» ? La question se pose depuis que le 11 mars 2021 un tableau 100% digital intitulé Everydays. The First 5000 Days, patchwork bigarré de 5000 images assemblées par l’illustrateur américain Mike Wilkermann (dit Beeple), alors totalement inconnu du monde de l’art, a été adjugée à 69,3 millions de dollars… Ce qui propulsa un fichier JPEG, certes certifié authentique et protégé par un NFT, parmi les œuvres artistiques les plus chères au monde (mais pas encore dans le Top 10 [40]).
    La production fut qualifiée de «degré zéro de la création artistique», par l’historien d’art Louis-Antoine Prat et de «juxtaposition d’images d’une banalité affligeante» par le Président de la Société des Amis du Louvre [41]
    Quant au critique d’art, Ben Davis qui s’est penché sur les 5000 images, il dit avoir «découvert un catalogue consternant de misogynie, de racisme désinvolte et d’humour scatologique». Son concepteur, lui -même, avoue sur son site que «la majeure partie de son travail est de la merde complète». L’art numérique et ses « vomissures numériques » serait-il devenu un «casino financier», un (inespéré) Eldorado ? «Nous ne sommes plus dans l’art, mais dans la finance déguisée en création», déglingue le critique d'art Hervé Lancelin [42].
 

Hervé Lancelin, Extrait de « Mike Winkelmann (Beeple) et la chute des NFT »,
ArtCritic, 13 janvier 2026.

 

« Portrait d’Edmond de Belamy », impression sur toile, 700 x 700 mm, © Collectif Obvious

 

Source Wikipédia : « Portrait d’Edmond de Belamy »

 

Paternité ?
    En s’inspirant du collectif Obvious qui avait signé ses premières productions d’une formule algorithmique (voir illustration ci-dessus), il serait intéressant que les «artistes-programmateurs», par souci de transparence, mentionnent clairement s’ils ont utilisé un logiciel d’IA générative du type «text-to-image» dans leur processus de création, afin d’éviter toute ambiguïté et que leurs admirateurs (ou les membres du jury d’un concours d’affiches…) ne se sentent bernés, ne sachant pas vraiment qui ils applaudissent ou récompensent…
    À qui, en effet, attribuer la paternité (droits d’auteurs et copyright) d’une affiche composée, un peu, beaucoup, totalement, avec une IAG ? Une machine, par ailleurs, entraînée en siphonnant (sans autorisation) une foultitude de travaux artistiques humains, auxquels elle emprunte pour produire des réalisations entrant en concurrence avec les productions de ces mêmes artistes… [43]
 

Source : La Nouvelle République.fr, 21 mars 2023

 

Outil banal ou à proscrire ?
    Les IA génératives doivent-elles être seulement considérées comme un banal outil à disposition, avec lequel l’artiste pourrait instaurer une (féconde) complicité ? Un instrument de travail «ultraperformant», «révolutionnaire», et ensorcelant qui, malgré toute sa dextérité à le manier et à l’entourlouper, possède d’insidieux travers dont il est souvent bien difficile de se délester, quand bien même l’artiste déclarerait en être conscient et s’en défendre.
    Si abandonner la tâche de création à des machines (non-désirantes, dépourvues d’affects) peut apporter une satisfaction immédiate, ce désistement, cette délégation de pouvoir (même ponctuelle), présente nombre de risques de renoncements et d’érosion de nos volontés.
    Abdiquer devant l'éblouissante (et fallacieuse) puissance des IA génératives, céder et se faire embobiner par leurs charmes, c’est concéder des pans de notre liberté de penser, c’est mettre en sourdine, nos facultés de création, amoindrir nos révoltes. C’est risquer de faire le deuil de tout esprit critique, de renoncer à nous engager dans les voies de la désobéissance, de l’immoralité, en nous laissant bercer de séduisantes et illusoires promesses.

    L’IA est un refuge, une baguette magique, qui, en exauçant nos vœux, colmate nos incertitudes, pallie à nos faiblesses, nos stérilités, tout en renforçant nos fainéantises, nous fournissant à la fois des «raccourcis cognitifs» et de l’esthétique bidouillée, à bon marché.
    Aussi, plutôt que de tenter de copiner avec cette dite révolution technologique, au risque de renoncer à exprimer et forger notre propre talent, ne conviendrait-il pas de bannir radicalement l’usage des IA génératives à des fins de productions culturelles ? Et, de nous «évertuer – plus que jamais –, comme le prêche le philosophe Éric Sadin, à exalter le vivant et le génie logés en chacun d’entre-nous, seuls à même, en réalité, d’honorer le miracle et la magnificence de la vie partout où elle se manifestent»[44].

 

Généré par Firefly Gemini Flash

Généré par Firefly Gemini Flash

Prompt : « Format carré : Robot joueur de badminton,
peignant son autoportrait avec la mention “IA ou IA pas ?” à la manière de Salvador Dali 

Généré par Firefly Gemini Flash

Généré par Firefly Gemini Flash


Notes :

[1]  Les auteurs d’une étude comparative sur l’utilisation de ChatGPT identifient trois niveaux de collaboration possibles avec une IAG, un premier mode qualifié de prothèse (« l’humain déléguant du travail à l’IA en attendant qu’elle le remplace à l’identique), ensuite un mode plus proche de l’orthèse (collaboration synergique entre humain expert et IA) » et un mode plus performant qualifié d'auxèse (où l’IA transcenderait le potentialités humaines). Cf. Olivier Las Vergnas, Antoine Rio-Jouet et Christophe Jeunesse, «L’IA générative entre prothèse, orthèse et auxèse : l’exemple des revues de littérature sur les jeux vidéo en histoire», in L’Esprit d’Archimède, disponible sur HAL science ouverte, 15 juin 2025.
[2]  Cf. Olivier Lamm, «En pactisant avec l’IA, les majors du disque vendent leur âme au diable», Libération, 27 novembre 2025.
[3]  Brian Porter et Edourad Machery, «AI-generated poetry is indistinguishable from human-written poetry and is rated more favorably», 14 novembre 2024, article en accès libre. Voir également Youness Bousenna, « Le prochain prix Goncourt sera-t-il écrit par une IA ? », Télérama, 24 avril 2026.
[4]  Cf. Julien Giraud, «Intelligence artificielle ressuscite le dernier chapitre de Flaubert : un pari audacieux réussi», 22 mars 2026, site IA Tech au Quotidien.
[5]  Nina Lacour, «“L’Astrologue ou les Faux Présages” : avec l’IA, un Molière imaginaire », Libération, 22 juin 2026, p. 27.
[6]  Cf. «Une parodie drôlement réelle», Télérama, 22 avril 2026.
[7]  Grace à ses «outils optimisés par l’IA», l’éditeur d’images Firefly propose ainsi de créer «rapidement [et gratuitement] des produits d’exception».
[8]  Cf. «L’IA un défi pour l’école», Télérama, 27 août 2025, pp. 15-17.
[9]  Voir, par exemple, Jean-Marie Pottier, «Internet, entre merdification et bouillie IA», site Sciences Humaines, 17 novembre 2025.
[10]  Télérama, 21 janvier 2026, p. 25.
[11]  Éric Sadin, «L’IA est le cheval de Troie du renoncement de nous-mêmes», interview réalisé par Matthieu Ecoiffier et Jean-Christophe Ferraud, in Libération, 18-19 octobre 2025.
[12]  Cf. «L’IA un défi pour l’école», Télérama, 27 août 2025, pp. 15-17.
[13]  Comme le rappelle la traductrice Marie Van Effenterrer qui tance : «Les modèles qui donnent l’impression de fonctionner de façon quasi magique, s’appuient en fait sur un énorme travail humain réalisé en amont et invisibilisé par la traduction automatique.» In Télérama, 21 janvier 2026, p. 25.
[14]  Ibidem, p. 16.
[15]  Clémentine Mercier, «Intelligence artificielle, les ayants droits se sentent pillés et poings liés», in Libération, 28 septembre 2025, p. 24.
[16]  Cité par Nicolas Celnik, «Les IA génératrices sont-elles vraiment intelligentes ?», Libération, 15 août 2024.
[17]  Hugues Bersini, «Face à l’IA, seul l’esprit humain crée le beau, le bien et le vrai», in Libération 23 janvier 2026, p. 22.
[18]  Cité par Séverin Graveleau et Nicolas Six, in «Les écoles d’art et de design bousculées par l’intelligence artificielle génératives : “Ça m’intéresse de savoir les dompter pur ne pas me faire remplacer”», Le Monde, 24 octobre 2023.
[19]  Charles Baudelaire, «Spleen», in Les Fleurs du mal, Paris, Poulet-Malassis et De Broise, Éditeurs, pp. 176-177, 1861 (2ème édition).
[20]  Cf. Nicolas Celnik, «Les IA génératrices sont-elles vraiment intelligentes ?», Libération, 15 août 2024.
[21]  Cf. Arthur Cerf,  Intelligence artificielle. Le corbeau est-il un robot ?», Libération, 13 avril 2026, pp. 12-13.
[22]  Benjamin Sire et Jérémy Sebbane, «ChatGPT, Grok… IA QI et chaos», Franc-Tireur, 23 juillet 2025, p. 4.
[23]  Cf. Amnesty International, «Monde : Les énormes pipelines de données qui alimentent les principaux systèmes d’IA générative reposent intrinsèquement sur des intrusions massives dans la vie privée», 28 mai 2026.
[24]  Ainsi, à des questions telles que «Le communisme est-il une idéologie dangereuse ?» ou «Que s’est-il passe à Tian’anmen ?», la nouvelle IA made in China, DeepSeck R-1, donne chaque fois la même réponse : «Désolé, cette question dépasse mon champ d’action actuel. Parlons plutôt d’autre chose». Cf. Perla Msika, «I.A. : la Chine sur orbite», in Franc-Tireur, 15 février 2025.
[25]  Cf. Martin lacour, «IA générative et censure de la nudité», Libération, 19 juillet 2025.
[26]  Cf. Nation IA, «Vous en avez marre des IA qui vous disent “non” ? Voici les générateurs d’images sans censure».
[27]  NSFW, pour Not Safe For Work, est un avertissement souvent utilisés dans les espaces de discussion, les forums, les espaces de discussions, pour avertir de contenus «inappropriés», vulgaires, haineux, violents, pornographiques, etc.
[28]  Et dans certains cas combler une déficience : l’IA, Invincible Voice, développée par un laboratoire français, permet ainsi aux personnes privées de la parole – notamment atteintes de la maladie de Charcot –, de dialoguer, avec modulations et intonations, via une interface commandée par le regard.
[29]  Cf. Marine Resse, «Comment les artistes utilisent l’intelligence artificielle pour décoloniser les imaginaires», L’Hebo du Quotidien de l’Art, 16 janvier 2025.
[30]  Cf. Sandra Onana avec Adrien Naselli, «Peut-on décoloniser les mémoires avec l’IA ?», in Libération, 11 septembre 2025, pp. 20-21.
[31]  Claire Moulène, «“Le Feral”. Une œuvre en bonne intelligence artificielle», in Libération, 22 septembre 2025.
[32]  Cf. Sandra Onana avec Adrien Naselli, «Peut-on décoloniser les mémoires avec l’IA ?», in Libération, 11 septembre 2025, pp. 20-21.
[33]  «Pour une politique des auteur.ices d’IA», in Libération, 2 juin 2026, p. 21.
[34]  Séverin Graveleau et Nicolas Six, «Les écoles d’art et de design bousculées par les intelligences artificielles génératives : “Ça m’intéresse de savoir les dompter pour ne pas me faire remplacer», Le Monde, 24 octobre 2023.
[35]  Cf. «Première vente aux enchères d’un tableau réalisé par intelligence artificielle», site Connaissance des Arts.
[36]  Cf. «Obvious. Hackers de l’art», documentaire, Canal Plus,
[37]  Cf. «Non-fugible token : qu’est-ce que c’est ?», Rédaction Futura, 22 avril 2023.
[38]  Décrit comme un être tyrannique, machiste, violent, maléfique, d’une pingrerie hors du commun, comme un individu particulièrement toxique pour son entourage féminin (et familial). Des dites « muses », assujetties « à sa sexualité animale », qui se suicideront, feront des dépressions nerveuses, ou termineront, comme sa première épouse, abandonnées dans la misère. Cf., par exemple, Johan Rennotte, «Picasso : derrière le génie, un homme cruel et violent», RTBF Actus, 8 avril 2023.
[39]  Le cubisme n’ayant «rien à voir avec l’abstraction ni le conceptuel, mais [n’étant qu’] une forme de figuration, de la sur-figuration, pourrait-on dire». Paul Vacca, «Picasso n’est plus un génie», Trends-Tendances, 19 avril 2023.
[40]  Pour connaître ce Top 10, se reporter à Cécile Martet, «Les œuvres d’art les plus chères au monde en 2020», Riseart, 8 août 2023.
[41]  Cité par Béatrice de Rochebouët, in «L’Art digital : supercherie, coup marketing ou marché d’avenir ?», Le Figaro, 19 mars 2021.
[42]  Hervé Lancelin, «Mike Winkelmann (Beeple) et la chute des NFT», ArtCritic, 13 janvier 2026.
[43]  Cf. Quentin Le Van, «Marché de l’art : l’IA fait monter les enchères chez Christie’s» , Libération, 26 février 2025.
[44]  Eric Sadin, «“Désarmer l’IA” : les impasses coupables du pape», in Libération, 8 juin 2026, p. 21.

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